Sueur, La Réunion (2021–2022)
Dans la continuité de ma démarche, à travers un dispositif pensé pour être photographié, Sueur naît de déplacements et de rencontres, forcés ou volontaires, qui rendent possible une entente improbable entre des mondes a priori étrangers, le végétal et le minéral, l’humain et l’invisible, l’insulaire et le global.
Réalisée entre 2021 et 2022 dans un verger créole à La Réunion, la série Sueur met en scène les larges feuilles du songe, nom créole réunionnais du taro (Colocasia esculenta), plante originaire d’Asie tropicale et des perles marines. Les feuilles se transforment en surfaces hybrides, évoquant des fragments de corps ou des organes, auxquels les perles marines mêlées à de l’eau viennent s’accrocher, en se confondant alors avec la rosée, la sueur et les larmes.
Dans cette série, les perles s’accrochent aussi aux feuilles de vanillier, de manguier, de poivrier, de cacaoyer, de caféier et d’autres plantes du jardin, espèces elles-mêmes transplantées depuis d’autres terres vers l’île.
La série Sueur met en scène la rencontre entre deux mondes traversés par un héritage colonial, celui de la mer et de ses perles, celui de la terre et de ses plantes. Les feuilles deviennent à la fois supports de bijoux et témoins d’une mémoire agraire. Le lobe d’une oreille, le creux d’une joue, un portrait fragmenté où le corps humain apparaît suggéré.
Avec Sueur, le jardin devient un espace habité par des histoires entremêlées, celles des plantes arrachées à leurs terres d’origine et celles des peuples contraints au déracinement.
Sueur rend hommage au travail invisible des femmes dans les plantations coloniales réunionnaises. Venues d’Afrique, d’Inde, de Chine ou de Madagascar, elles ont été déplacées et transplantées sur l’île, à l’image des cultures qu’elles devaient entretenir pour faire prospérer l’économie impériale. Contraintes d’abord par l’esclavage, puis par l’engagisme, effacées de l’histoire, elles demeurent les gestes fantômes qui ont soutenu et enrichi la puissance coloniale. Leur mémoire imprègne chaque élément mis en scène, la feuille devient archive vivante, la perle trace sensible de l’humanité effacée, les gouttes projetées rappellent l’effort du corps au travail.
Sueur tente de faire dialoguer l’inconciliable, le minéral marin et le végétal terrestre, tous deux déplacés au gré des routes coloniales. La série cherche à recomposer un corps diasporique, morcelé par les déplacements entre terre et océan. Ce télescopage devient fusion, entre deux matières façonnées par des logiques d’exploitation, deux récits d’extractivisme.
Thierry Fontaine
