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Né en 1998 , à La Réunion 

Vit et travaille à Paris/La Réunion

« Diavolana » (2024-2026)

Ambre Maillot Yong-Sang, Diavolana, des paniers d’eau et de brume, série de vases en verre souffléé et ornementés de tresses végétales (paille chouchou, vétiver, choca, agapanthe), dimensions variables, 2024.

Artisanes : Angèle Paris, Association des petits métiers, Marie-Paule Laup.

Projet accompagné par la Cité des Arts de La Réunion et le FRAC Réunion. Avec le soutien de la DAC de La Réunion dans le cadre de l’Aide individuelle à la création


Diavolana, des paniers d’eau et de brume, est une série de quatre vases-paniers qui renvoie, entre fiction et réalité historique, à quatre figures féminines du marronnage à l’île de La Réunion, dans une forme de « fabulation critique » (Saidiya V. Hartman) : Héva, Rahariane, Sarlave et Simangalove. Ensemble, ces quatre figures dessinent une cartographie du marronnage féminin. À travers le piton, la crête, l’ilet et la grotte, les reliefs de l’île forment une archéologie narrative réinvestie d’une charge féministe.

Les vases en verre soufflé rappellent par leur transparence, l’eau et la brume, un principe de vitalité extrêmement fragile dans la condition du marronnage.Le tressage fait écho à la théorie féministe « de la Fiction-Panier » développée par l’écrivaine Ursula K. Le Guin qui fait du panier, synonyme de collecte, de soin et de transmission, qualités traditionnellement associées aux femmes, le premier outil humain.

Réunies pour la première fois, ces quatre pièces forment une cartographie sensible où les récits du marronnage féminin rencontrent les savoirs du mandaré, réactivant des gestes propres au territoire.

Une partie des techniques a été introduite sur l’île par les Malgaches, parmi les premier·es habitant·es arrivé·es dans le contexte colonial. Cette hypothèse ne suffit toutefois pas à expliquer à elle seule la diversité des pratiques observées sur l’île aujourd’hui. Les fibres, les formes et les techniques diffèrent largement selon les matières et les territoires, et peuvent témoigner de filiations multiples. Certaines techniques de tressage (à dent, classique, à picot…) présentent des similitudes avec des techniques européennes, associées par exemple au tressage de la paille de blé. La transmission de ces savoir-faire a ainsi pu être traversée par différents processus de circulation, notamment dans le contexte de l’enseignement religieux colonial, où des femmes étaient envoyées dans les colonies françaises pour assurer l’éducation des jeunes filles, notamment dans des villages isolés. L’hypothèse d’une origine européenne de certaines techniques, ensuite créolisées et adaptées aux ressources locales, reste alors à explorer. Le mandaré s’est ainsi progressivement diffusé et transformé de manière plurielle sur l’île. On observe aujourd’hui une forte concentration des pratiques de tressage dans les Hauts de l’île. Les femmes en demeurent les principales actrices, constituant un matrimoine indocéanique.Dans la mémoire des tresseuses, leurs mères et les femmes du quartier s’organisaient afin de se réunir pour tresser. Ainsi, les gestes s’accompagnent de murmures, de chants, de ladilafé et de rires. L’espace du tressage devient alors un espace d’oralité, où circulent des récits, des souvenirs et des savoirs. Le mandaré relève également d’une économie de la débrouillardise et de la subsistance. Il nécessite peu d’outils et s’appuie sur des matières premières disponibles à proximité. La mandarèz cherchera donc à utiliser ce qui est disponible dans la nature, tout en participant à cartographier sensiblement le territoire par le geste de la récolte.

Cette capacité à composer avec les ressources disponibles prend une importance particulière durant les périodes de guerre et d’entre-deux-guerres, lorsque La Réunion connaît des situations de pénurie et de rationnement des produits importés. La nécessité de produire localement conduit alors à réinvestir les ressources végétales disponibles : le choka et la pay chouchou peuvent notamment être utilisés pour produire des vêtements lorsque les tissus sont rares ou difficilement accessibles. L’ingéniosité du mandaré répond ainsi à des situations de contrainte, dans lesquelles faire avec ce qui est disponible devient une nécessité. À mesure que l’économie se redresse et que les biens manufacturés importés deviennent plus accessibles, ces pratiques perdent progressivement leur fonction quotidienne. Les objets industriels, venus notamment d’Asie ou d’Europe, remplacent des productions qui avaient jusque-là répondu à des besoins essentiels. Cette dépendance structurelle de La Réunion aux importations contribue à fragiliser les productions locales, tandis que l’assimilation culturelle héritée de l’histoire coloniale participe à la dépréciation des modes de vie considérés comme « anciens ». Le mandaré, autrefois associé à la nécessité et parfois à la précarité des existences dans les Hauts, est progressivement relégué à une pratique patrimoniale, folklorique ou touristique, au risque d’être détaché des savoirs et des conditions de vie qui l’ont fait naître.

Cette histoire explique en partie la fragilité actuelle de ces savoir-faire. De gestes autrefois quotidiens, le mandaré devient aujourd’hui une pratique dont il faut recueillir les traces, les récits et les variations. Il ne s’agit pas seulement de préserver des formes ou des objets, mais de rendre visibles les savoirs qui les produisent : les connaissances botaniques, les techniques, les gestes, les usages et les paroles qui les accompagnent.

Le projet de recherche porté par l’artiste et designer Ambre Maillot Yong-Sang entreprend ainsi de faire archive de ces gestes et de la mémoire des tresseuses, ou mandarèz, qui habitent les reliefs de l’île. Il cherche à recueillir ce qui peut encore être raconté, à valoriser les pratiques qui subsistent et à contribuer à leur transmission, non comme les vestiges figés d’un passé révolu, mais comme des savoirs vivants susceptibles d’être réinvestis et réinventés.

Ambre Maillot Yong-Sang