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Né en 1996, La Réunion 
Artiste et performeur·se, Brandon Gercara explore les questions de corps, d’identité et de mémoire dans l’espace postcolonial de l’océan Indien à travers la performance, la vidéo et l’installation. 

Lip sync de la pensée – Performances / Installation – durée : 14’ – 2019-2020

Pratiqué par les drag queens et drag kings, le « lip sync » est un exercice de mime théâtralisé qui repose sur la synchronisation labiale, soit une technique destinée à synchroniser les lèvres à des paroles.

Depuis 2016, Brandon Gercara, artiste militant·e du milieu queer, développe un corpus d’œuvres qui part de son expérience de vie en tant qu’homosexuel·le, non binaire et zoréole habitant à La Réunion pour aborder les problématiques de société qui touchent à la relation à l’autre et aux enjeux de domination qui la sous-tendent.

C’est en découvrant le texte de chercheures de la pensée postféministe dans le cadre de ses recherches qu’iel a conçu cette série de performances à travers laquelle iel rend hommage à des figures intellectuelles engagées en « incorporant » leurs paroles. Ce « playback de la pensée » qui nécessite des heures de répétition n’est pas seulement une lecture d’œuvres phares du féminisme, c’est aussi un outil d’appropriation des discours.

En incarnant le locuteur, il s’agit donc de mettre en bouche ses mots, ses silences, son intonation mais aussi de faire corps avec lui en mimant ses gestes, ses mimiques, ce qui le caractérise en adoptant aussi sa coiffure, son maquillage. Iel revisite ici l’acte transformiste au cœur de la logique queer en élargissant cette notion, le queer qualifiant pour iel un espace capable d’accueillir la pluralité des corps en marge, ces autres corps souvent perçus comme monstrueux ou étranges.

Diana Madeleine, août 2021. Notice de la collection du FRAC Réunion

QUESTION : Tu as dit dans une interview que cette pièce – virtuose—, fondée sur une synchronisation parfaite entre les discours enregistrés et le mouvement de tes lèvres qui les répètent, est inspirée d’une pratique courante chez les Drags Queen. J’imagine que dans un contexte queer, cette pratique est plus liée au glamour et au divertissement. Or dans le cas de Lip sync de la pensée, il s’agit de réactiver trois discours de penseuses qui travaillent à l’intersection des études féministes et décoloniales. Quel est pour tout toi le sens de ce déplacement d’un univers à l’autre ?

« Le lip sync consiste à incarner une voix qui n’est pas la sienne, à lui donner un corps, un visage, une présence. Historiquement, c’est une forme d’appropriation performative qui permet à des personnes marginalisées de rejouer des figures de pouvoir, de glamour ou de célébrité. Dans Lip Sync de la pensée, je déplace cette pratique vers le registre de la pensée critique. Ce déplacement me permet d’incarner des pensées, transformant ainsi la théorie en présence. Les idées ne restent plus seulement dans un cadre universitaire : elles deviennent visibles. Le lip sync devient alors un outil de transmission. La performance me permet ainsi de toucher d’autres publics et de défaire l’image d’une recherche froide ou distante. Elle ouvre la possibilité d’une pensée vivante, sensible et partageable.

Il y a également un geste d’hommage. Ces penseuses ont produit des outils intellectuels fondamentaux pour comprendre le racisme, le colonialisme ou le patriarcat. En les incarnant, je cherche à amplifier leurs voix, à les faire circuler autrement, dans un espace artistique et performatif. »

QUESTION : La forme théâtrale de cette imitation assez déconcertante jusqu’à une incarnation crédible de ces trois « personnages » féminins, à travers le vêtement, la coiffure, les mimiques, donne le sentiment que ce qui était peut-être à l’origine des conférences délivrées dans un contexte universitaire, se transforment en une véritable harangue un peu comme celles auxquelles l’on pourrait assister dans un meeting politique. Est-ce que l’un de tes objectifs en obtenant cette force d’évocation, est de créer les conditions d’une interpellation du public avec peut-être la possibilité de favoriser son engagement ?

« L’université produit des savoirs importants, mais ces savoirs restent trop souvent enfermés dans des espaces spécialisés, avec leurs codes et leurs langages. Avec Lip Sync de la pensée, ce qui m’intéresse est justement de déplacer ces discours vers un espace plus ouvert.

La performance transforme ma « conférence sur les pensées féministes » en expérience. Quand ces paroles passent par le corps, par le costume, par la mimique ou par le rythme de la voix, elles acquièrent une autre intensité. Je ne cherche pas à dire au public quoi penser, mais à créer une situation où ces paroles deviennent difficiles à ignorer. Elles sont adressées

directement au public et peuvent produire une forme d’interpellation, en invitant chacun·e à écouter autrement ces pensées féministes et décoloniales.

Mon rapport au savoir est aussi lié à mon histoire personnelle. J’ai longtemps ressenti la lecture comme une forme d’injonction. Aujourd’hui, je me nourris beaucoup de pensées à travers des supports audiovisuels — des interviews, des films, des podcasts. Entendre la voix d’une personne qui déploie sa pensée, avec ses hésitations et ses détours, me permet de comprendre autrement son cheminement.

Je ne me suis d’ailleurs intéressé aux recherches féministes qu’à partir de mon parcours universitaire. Il a fallu des conditions particulières pour que j’y aie accès. Pourtant, ces travaux ont profondément transformé ma manière de penser. J’ai donc voulu les partager avec mon entourage, qui n’avait pas forcément l’habitude de fréquenter ces pensées.

Avec Lip Sync de la pensée, je déplace le support qui diffuse la pensée : il s’agit de passer d’une pensée théorique à une pensée incarnée. Ce déplacement est aussi lié à un contexte culturel. À La Réunion, le créole est avant tout une langue orale : nos histoires se racontent plus qu’elles ne s’écrivent. Peut-être que pour cette raison, je suis particulièrement sensible à la parole. Être adressé par une voix peut avoir un impact très différent de la lecture. »

QUESTION : Le fait d’enchainer sans transition trois discours qui appartiennent à un même registre féministe critique bien qu’à chaque fois avec des nuances, génère un certain trouble transformiste. Peux-tu nous dire ce qui est en jeu pour toi dans cette sorte de karaoké des intelligences critiques du moment ? Une forme de célébration, de canonisation ? Quelle serait la forme de réception de ces discours que tu aimerais que cette mise en scène singulière libère ?

« Le fait d’enchaîner ces trois discours — passer d’une voix à une autre, d’une pensée à une autre, tout en gardant le même corps — crée une forme de glissement. Je cherche justement à instaurer une distance entre mon corps et les voix que j’incarne. Les identités se déplacent, les voix circulent, les pensées se répondent.

Il s’agit en quelque sorte de synchroniser de la pensée : l’entendre, même si l’on n’est pas d’accord, puis éventuellement la contredire par une autre voix. Je reprends des paroles qui ont déjà été prononcées, pour les faire résonner autrement. Ensemble, elles composent une constellation d’idées plutôt qu’une vérité unique. Chaque voix apporte une nuance, une perspective différente sur les questions de pouvoir, de colonialité ou de féminisme.

Pour moi, il ne s’agit pas de canoniser ces penseuses ni de les transformer en figures intouchables. Au contraire, ce qui m’intéresse est de montrer que la pensée peut circuler, se transformer et être réactivée par d’autres corps. La théorie devient alors quelque chose de vivant, de transmissible et de questionnable.

Ce que j’aimerais que cette mise en scène libère chez le public, c’est peut-être une autre manière de recevoir ces discours : non pas seulement comme des textes à comprendre intellectuellement, mais comme des paroles qui peuvent être ressenties, partagées et reprises.

Idéalement, la performance ouvre un espace où la pensée n’est plus seulement l’affaire des livres ou de l’université, mais quelque chose qui circule entre les corps, les voix et les imaginaires. »