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« Une fleur, deux palmiers » (1970)

Gouache sur papier, collection FRAC Réunion


 

 

« On ne peut connaître l’homme si on ne connaît pas la fleur, on ne peut connaitre Dieu si on ne connaît pas le sens occulte de la pierre. La connaissance est indivisible. Et cette connaissance indivisible a été perdue » ¹

Né en 1902 à Vacoas, Malcom de Chazal est l’enfant terrible de l’île Maurice. Il aurait eu plusieurs vies, pas moins de sept selon Pierre Renaud : l’économiste, le fonctionnaire, l’homme de Sens-plastique, le Lémurien de Pelrusmok, l’homme de théâtre, le peintre naïf et l’écrivain de L’homme et La connaissance. En 1948, George Braque s’adresse à lui dans une lettre pour lui suggérer de peindre. Il ne tarde pas à se lancer dans la peinture à l’huile et montre ses œuvres pour la première fois lors de son exposition à la Librairie Sénèque en 1951. Parallèlement à l’écriture, Chazal donne libre cours à l’expressivité de la couleur en poursuivant plus sérieusement son engagement dans la peinture. Son activité de peintre démarre officiellement en 1958 alors qu’il expose à l’Hôtel de ville de Curepipe.

« La peinture est humaine. Mes maisons, mes fleurs, mes arbres sont des êtres qui parlent et s’expriment. » ²

Les fleurs et autres poissons fétiches aux couleurs vives habitent ses toiles, soit un monde de formes sorties tout droit du cahier de dessin de l’enfance³, ce qui lui vaudra l’étiquette de peintre naïf. Or pour cerner la peinture de Chazal, il faut regarder au-delà des images et percevoir ses toiles et autres gouaches sur papier comme des espaces agissants, des formes phénoménologiques.

Son œuvre plastique ne décrit pas le monde, elle tisse son rapport au monde. Généralement réalisées sur papier, les gouaches sont figuratives, mais elles ne figurent pas seulement des maisons, des fleurs ou des oiseaux, ce qu’on pourrait appeler à tort des paysages ou des natures mortes, elles communiquent tout au contraire la vitalité du monde. Ses « barbouillages », comme il les nomme lui-même, sont donc des exaltations du vivant. La fleur_ qu’on retrouve au centre de la composition Une fleur – deux palmiers, fond bleu et noir – est un leitmotiv dans son œuvre depuis qu’il entra en émoi devant une azalée du jardin botanique de Curepipe qui semblait le regarder.

De cette rencontre est née Sens-Plastique, le livre qui le propulse au rang d’auteur de génie et qui pose sa théorie des sens infinis, un principe de volupté, un dialogue perpétuel des formes dans le monde. « L’amitié de la fleur » fut alors au cœur de sa mythologie personnelle, tout comme le langage des oiseaux et celui de la pierre. Pour Chazal, « la nature nous parle mais nous sommes aveugles et sourds », ainsi le partage du monde végétal et animal est inconcevable. Dans sa littérature comme dans sa peinture, la hiérarchie ou classification des êtres est rejetée au profit d’une réciprocité de l’homme et de la nature. On comprend alors que ses peintures qui ne présentent jamais de figure humaine sont pourtant l’incarnation de la relation de l’homme à son environnement.

De nombreuses œuvres représentent des maisons créoles dans leur environnement naturel (Pointe aux sables, 1965), un univers peuplé d’arbres, de palmiers, d’oiseaux qui offre une vision délirante célébrant l’âge d’or au centre de la théorie chazalienne, une période idyllique où l’homme vivait en harmonie avec la nature. Que ce soit les vues d’ensemble ou les fragments de nature, oiseaux persifleurs (Deux oiseaux, 1970) et fleurs aux pétales grandes ouvertes, la nature est image où s’affirme d’une part la planéité de la peinture, la perspective est souvent approximative ou complètement écrasée au profit de la platitude, et d’autre part, la ligne est courbe, naturelle, ce qui lui permet de déposer ses sujets comme des motifs, dans une manière décorative à la Matisse, ou de libérer la sensualité des coloris comme dans la poésie visuelle des tableaux d’Etel Adnan

 

Diana Madeleine, 2020


 

¹ Malcom de Chazal. Interviewpar radio France en 1970, extraits diffusés dans l’émission Une vie, une œuvre, Malcom de Chazal, un météore dans l’océan Indien, France Culture, 1994.

² Amina OSMAN, « Chazal et la vision retournée des choses » dans Notre librairie, n°114, p.99

³ Amina OSMAN, ibid, p.96.