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« Une fleur, deux palmiers » (1970)

Gouache sur papier, collection FRAC Réunion


 

Chazal n’a cessé de vénérer la fleur dans sa peinture, en la représentant le plus souvent de face… comme si elle nous regardait, en souvenir du moment fondateur, qu’il a vécu au jardin botanique de Curepipe en 1945 : « Un jour par une après-midi très pure, je marchais quand, face à un bosquet d’azalées, je vis pour la première fois une fleur d’azalée me regarder. C’était la fée. Sens Plastique était né. La plume à la main, en marchant, j’ai écrit Sens Plastique aisément. Car tout m’était dicté. » Il raconte cette rencontre dans Sens Unique.

Cette révélation de la fleur a produit en lui un retournement de la pensée, et enclenché une réflexion qui a en grande partie nourri les recueils Sens Plastique et Sens Magique.

Le poète américain W. H. Auden qualifie Chazal comme « un merveilleux physionomiste » et estime que ce qui distingue ses aphorismes des autres, réside dans l’usage délibéré de la métaphore et des images…

À sa sortie, Sens Plastique a fait écrire à Georges Braque dans une correspondance, qu’il était plus grand peintre que lui et qu’il connaissait mieux les couleurs que lui… plus de dix ans avant qu’il ne commence effectivement à peindre, à l’âge de 56 ans, en 1958. De nombreux aphorismes de Sens Plastique proposent en effet des réflexions sur les couleurs, à tel point que le philosophe Gaston Bachelard a considéré cet ouvrage comme « une bible des couleurs ».

Chazal se disait captivé par les couleurs, dans son Autobiographie spirituelle : « Cela vivait. Cela dansait. Cela parlait. Je n’ai jamais eu de préférence pour les couleurs. J’aimais tout. » précisant encore : « les couleurs sont nos sœurs d’âme. » Il donnait vie aux couleurs en les faisant agir : « Le vert prend racine sur le rouge ; sur le rouge, le bleu flotte et glisse. Les compléments chromatiques se servent d’ancres mutuelles. (Sens Plastique).

Il écrit dans Sens Magique :

« Le vert

Passa la main

Sur l’épaule du jaune

Qui eut un frisson mauve »

Chazal entre dans la peinture par la couleur, considérant la forme comme secondaire, et le dessin comme un carcan dont il faut s’évader : « Former sans dessiner est la grande difficulté du peintre, mais qui cesse d’être difficulté du moment que le peintre se laisse entraîner par le subconscient, tout en se tenant lié au conscient, qui est le cerveau de rigueur. »

Sous forme d’un aplat noir, la mer vient rehausser les couleurs tendres des végétaux. L’écrivain Marcel Cabon disait du noir de Chazal, qu’il était solaire. D’autres ont dit qu’il éclairait les couleurs.

Les proportions et perspectives sont abolies, les palmiers semblant plus petits que la fleur aux pétales blanc cassé bordés de beige avec un cœur rouge orangé, palpitant. Les palmiers chez Chazal ont souvent cette forme stylisée en deux parties, surmontée d’une sorte de chevelure, qui en fait presque des personnages… Les palmes leur donnent du mouvement, figurant des ailes qui les feraient s’envoler, comme un arbre des Contes de Morne-plage, qui s’envole emporté par les oiseaux bleus… Ces arbres sont parés de couleurs irréalistes, jaune, orange, bleu clair ou rouge. Comme la fleur, le ciel et la mer, ils participent de ce monde féérique, que décrit aussi le conte illustré, L’île Maurice protohistorique, folklorique et légendaire, une version de Petrusmok, accessible aux jeunes lecteurs, avant qu’ils ne découvrent plus tard ce pays-fée « relié aux dieux par ses montagnes et sa lumière » .

Dans une interview à Bernard Violet, publiée en 1994, dans L’Ombre d’une île, Chazal insiste sur le symbolisme de la fleur, et la nécessité de voir le monde invisible qui se cache derrière… « Quand je peins une fleur, la fleur que je crée est une fleur métaphysique, sortie du temps, alors que Dieu crée une fleur dans le temps. L’art dépasse la vie, l’art dépasse l’univers. »

Cette fleur qui l’a regardé à Curepipe est une fleur d’Eden, une fleur d’avant l’art, non par nostalgie du paradis perdu mais par la sensibilité exacerbée dont il est capable, ce sixième sens, qui fusionne tous les sens et en appelle au subconscient, créant une forme de perception extralucide de chaque élément de la nature comme une émanation de l’Eden, une perception de la pureté absolue en chaque être vivant. Chaque couleur est un être singulier, la fleur lui parle, elle a un cœur palpitant, elle s’exprime par la voix du poète. Aussi, « elle érotise la peau ».

La peinture de Malcolm de Chazal a appliqué visuellement ce que Sens Plastique a décrit des années auparavant. Comme l’explique Hélène Baligadoo dans le beau livre Un génie dans l’île joyeuse, la peinture « restitue visuellement l’éblouissement, l’éveil que la fleur d’azalée et l’écriture de Sens Plastique ont fait naître chez lui. » À l’inauguration d’une exposition en 1973, à Dakar, Léopold Sédar Senghor a dit ceci dans un discours qui a donné un rayonnement international à Chazal : « Au premier abord, si la poésie de Chazal, qui est un geyser de sève, un torrent de lave, une brousse de métaphores, semble difficile, tellement elle déroute, par contre, sa peinture donne l’impression de la facilité. Comme la peinture des civilisations traditionnelles, que l’on compare à celle des enfants. »

Ce n’est bien qu’une impression de facilité, puisque cette peinture exprime la philosophie de Sens Plastique qui visait à répondre à la question essentielle de savoir ce qu’est l’homme. Chazal propose une vision anthropomorphique de la nature, comme ici, ces palmiers-totems qui semblent dotés de jupes et chevelures…

Il ne sépare pas l’homme de son environnement, il le met au centre, et appelle à une régénération des esprits, par la voie de l’art et des sens. « La reconstruction du monde se fera sur un nouveau sacré qui remplacera les églises. L’art donnera la direction. Par l’art, l’homme sort de lui-même. Il fait un acte gratuit. » écrit-il

« Si la volupté est le « sens unique », c’est que selon Chazal, nous sommes au monde avant tout pour le goûter, pour en apprécier et en révérer la beauté. L’époque que nous vivons est, elle, gouvernée par « les devoirs infernaux ». La révolution humaine ne passe pas par l’intellect, le social, elle passe par le rétablissement d’un lien de communion avec ce qui est. » écrit Hélène Baligadoo dans Un génie dans l’île joyeuse.

 

Dominique Bellier, journaliste culturelle indépendante à Maurice
 

 

« On ne peut connaître l’homme si on ne connaît pas la fleur, on ne peut connaitre Dieu si on ne connaît pas le sens occulte de la pierre. La connaissance est indivisible. Et cette connaissance indivisible a été perdue » ¹

Né en 1902 à Vacoas, Malcom de Chazal est l’enfant terrible de l’île Maurice. Il aurait eu plusieurs vies, pas moins de sept selon Pierre Renaud : l’économiste, le fonctionnaire, l’homme de Sens-plastique, le Lémurien de Pelrusmok, l’homme de théâtre, le peintre naïf et l’écrivain de L’homme et La connaissance. En 1948, George Braque s’adresse à lui dans une lettre pour lui suggérer de peindre. Il ne tarde pas à se lancer dans la peinture à l’huile et montre ses œuvres pour la première fois lors de son exposition à la Librairie Sénèque en 1951. Parallèlement à l’écriture, Chazal donne libre cours à l’expressivité de la couleur en poursuivant plus sérieusement son engagement dans la peinture. Son activité de peintre démarre officiellement en 1958 alors qu’il expose à l’Hôtel de ville de Curepipe.

« La peinture est humaine. Mes maisons, mes fleurs, mes arbres sont des êtres qui parlent et s’expriment. » ²

Les fleurs et autres poissons fétiches aux couleurs vives habitent ses toiles, soit un monde de formes sorties tout droit du cahier de dessin de l’enfance³, ce qui lui vaudra l’étiquette de peintre naïf. Or pour cerner la peinture de Chazal, il faut regarder au-delà des images et percevoir ses toiles et autres gouaches sur papier comme des espaces agissants, des formes phénoménologiques.

Son œuvre plastique ne décrit pas le monde, elle tisse son rapport au monde. Généralement réalisées sur papier, les gouaches sont figuratives, mais elles ne figurent pas seulement des maisons, des fleurs ou des oiseaux, ce qu’on pourrait appeler à tort des paysages ou des natures mortes, elles communiquent tout au contraire la vitalité du monde. Ses « barbouillages », comme il les nomme lui-même, sont donc des exaltations du vivant. La fleur_ qu’on retrouve au centre de la composition Une fleur – deux palmiers, fond bleu et noir – est un leitmotiv dans son œuvre depuis qu’il entra en émoi devant une azalée du jardin botanique de Curepipe qui semblait le regarder.

De cette rencontre est née Sens-Plastique, le livre qui le propulse au rang d’auteur de génie et qui pose sa théorie des sens infinis, un principe de volupté, un dialogue perpétuel des formes dans le monde. « L’amitié de la fleur » fut alors au cœur de sa mythologie personnelle, tout comme le langage des oiseaux et celui de la pierre. Pour Chazal, « la nature nous parle mais nous sommes aveugles et sourds », ainsi le partage du monde végétal et animal est inconcevable. Dans sa littérature comme dans sa peinture, la hiérarchie ou classification des êtres est rejetée au profit d’une réciprocité de l’homme et de la nature. On comprend alors que ses peintures qui ne présentent jamais de figure humaine sont pourtant l’incarnation de la relation de l’homme à son environnement.

De nombreuses œuvres représentent des maisons créoles dans leur environnement naturel (Pointe aux sables, 1965), un univers peuplé d’arbres, de palmiers, d’oiseaux qui offre une vision délirante célébrant l’âge d’or au centre de la théorie chazalienne, une période idyllique où l’homme vivait en harmonie avec la nature. Que ce soit les vues d’ensemble ou les fragments de nature, oiseaux persifleurs (Deux oiseaux, 1970) et fleurs aux pétales grandes ouvertes, la nature est image où s’affirme d’une part la planéité de la peinture, la perspective est souvent approximative ou complètement écrasée au profit de la platitude, et d’autre part, la ligne est courbe, naturelle, ce qui lui permet de déposer ses sujets comme des motifs, dans une manière décorative à la Matisse, ou de libérer la sensualité des coloris comme dans la poésie visuelle des tableaux d’Etel Adnan

 

Diana Madeleine, 2020


¹ Malcom de Chazal. Interviewpar radio France en 1970, extraits diffusés dans l’émission Une vie, une œuvre, Malcom de Chazal, un météore dans l’océan Indien, France Culture, 1994.

² Amina OSMAN, « Chazal et la vision retournée des choses » dans Notre librairie, n°114, p.99

³ Amina OSMAN, ibid, p.96.