Née en 1964, Libreville, Gabon
Photographe et performeuse, elle interroge les questions de mémoire, de spiritualité et de réparation à travers des gestes performatifs et des mises en scène du corps. Lauréate du prix AWARE 2022 (Archives of Women Artists, Research and Exhibitions).
À fleur de peau
Entretien de Virginie Andriamirado avec Myriam Mihindou, publié le 10 juillet 2007 dans Africultures. Réponses réactualisées en mars 2026
Q : Votre travail photographique sur les mains pourtant ligaturées à l’extrême dégage une étrange sérénité. Est-ce votre corps que vous mettez en scène dans vos photographies ?
Oui. Je ne peux pas travailler sur le corps de l’autre. J’ai travaillé avec l’Autre mais je ne peux pas le mettre physiquement à l’épreuve ni intervenir sur son corps physique.
La main est pour moi un organe particulier. Il est le corps physique et mental. C’est un corps traumatique mais en même temps c’est aussi la main.
Q : Du point de vue pratique, c’est très compliqué de photographier sa propre main ligaturée. Comment dépassez-vous ces difficultés ?
Ça devient naturel. Quand on a l’habitude de son appareil photo, il devient comme un organe, on ne le sent presque pas. Je le pose sur pied et travaille de manière très concentrée. Je ligature tous les éléments sensoriels de ma main et bien que je ne sois pas maso, j’attends d’atteindre la limite du supportable de cette ligature pour prendre la photo. C’est un travail sur la mémoire entre le physique et le mental que j’essaye de capter mais c’est aussi un travail sur une interrogation entre la photographie et la sculpture.
J’utilise également des aiguilles, qui sont des éléments très magnétiques. Ma main en est couverte et de ce fait elle est chargée. Arrive alors le moment où cette charge va créer un magnétisme et donc une tension. C’est lorsque j’atteins un certain seuil de tension que je prends la photo. Toute une charge magnétique construit ce travail que j’appelle » mes sculptures de chair « .
Q : Les matériaux que vous utilisez comme les aiguilles, le savon, le coton, ont pour fonction de soigner le corps. Vos œuvres sont tout autant imprégnées de l’idée de blessure que de sa réparation…
Oui c’est exactement ça parce que je travaille avec des matériaux qui sont à la fois très doux et très violents. Dans tous les cas, ils restent des matériaux de soins. Même si les aiguilles sont agressives, elles sont pour moi réparatrices. Mais en même temps elles me mettent dans une position de défensive et d’offensive. Ces matériaux créent des tensions mais ils renferment aussi des zones d’apaisement.
Q : Ce qui répare masque la lésion, mais la fait également ressortir en pointant précisément la zone blessée. Est-ce pour vous une manière d’accentuer encore plus le champ de la blessure ?
Pas consciemment en tout cas. Mais ce rapport entre cacher/montrer est assez juste. Il y a en effet dans ce travail une extrême douceur et en même temps une violence sourde qui peut être physique mais pas complètement. Je me situe toujours à la lisière. On peut me dire que mon travail est violent et bien qu’il ne le soit pas pour moi, je peux comprendre qu’il puisse être perçu comme tel. Mais je perçois cette violence à un autre niveau. Je n’avais pas d’objectif en commençant ce travail qui a été réalisé à un moment très particulier de ma vie. Je l’ai longtemps gardé caché.
Q : Pour quelle raison ?
J’étais en rupture avec le milieu artistique. J’étais inhibée. Parler c’était pleurer. Et comme j’évoluais dans un circuit d’art contemporain où il fallait que je parle de mon travail, cela m’était devenu difficile. Je ne pouvais pas assumer cette relation entre la création et le public. J’ai arrêté pendant un an tout contact avec le milieu artistique. C’est alors que j’ai commencé à travailler sur mes mains. Comme je le faisais pour moi, c’était dans un rapport d’intimité. Je me suis «»reconnectée«» suite au passage dans mon atelier d’une personne qui m’a encouragée. Mais cela a été dur parce que je l’ai ressenti comme quelque chose d’impudique.
Q : Ce sentiment d’intrusion est-il dû au fait que votre travail est lié au corps et donc à l’intimité ?
Pour les artistes africaines, l’expression intime du corps est très récente. J’ai grandi au Gabon où j’ai reçu une éducation dans le rapport au corps qui est un corps caché, même s’il n’est pas voilé. On n’exprime pas avec nos corps les mêmes choses qu’en Occident, sauf peut-être dans l’intimité. Nous n’avons pas de modèle femme, artiste et africaine qui aurait parlé de leur corps et qui nous aurait donné la possibilité d’aborder les choses différemment. On a, évidemment, des modèles de femmes occidentales mais c’est important quand on est africaine d’avoir des références d’artistes africaines pour pouvoir se construire.
- Sculpture de chair, 1999/2000, De la série Sculptures de Chair, Photographie Cibachrome couleur, La Réunion, tirage numérique sur dos bleu, 80 x 120 cm
- De la série Relique d’un corps domestique 1, 2, 3, 4, 1999/2000, La Réunion, Tirage photographique, Technique : négatif argentique, tirage numérique sur dos bleu, 80 x 120 cm
- HI (interjection entre le rire et le pleur), 1999, Photographie argentique couleur, La Réunion, tirage numérique sur dos bleu, 80 x 120 cm